Mauritanie : In Memoriam, un Mystère

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Mohamed Abderrahmane Ould Bezeid, diplômé de l’université,  est mort samedi 11 février 2012 et a été enterré le soir même. Il était resté à l’hôpital deux jours. Les autorités ont déclaré qu’il avait essayé de se suicider en s’immolant par le feu mais les gens demandent une enquête.

Mohamed Abderrahmane Ould Bezeid

Mohamed Abderrahmane Ould Bezeid

Ce jeune homme était un étudiant doué, diplômé de l’université, linguiste parlant couramment quatre langues. N’ayant pas pu trouver un emploi à la hauteur de ses compétences, il s’était résigné à enseigner pour gagner sa vie.
Mohamed avait participé à plusieurs manifestations pacifiques de l’opposition aux côtés de ses anciens camarades de classe et amis, généralement des sit-ins ou des défilés, qui ont eu lieu régulièrement en Mauritanie l’année dernière. Il était aimable et apprécié, connu pour son esprit, son humour et sa sympathie ; c’était un mari et un père aimant. Ces amis ainsi que sa famille attestent tous que sa personnalité était un mélange d’équilibre et de vertu ; autrement dit, ce n’était pas un excité, il n’avait pas tendance à se conduire inconsidérément. Mohamed était dans une situation pécuniaire difficile, son emploi n’était pas idéal, mais il n’était pas déprimé, il ne voulait pas abandonner.
Il y a des trous dans le déroulement des évènements qui ont conduit à la mort de Mohamed et les questions qui en résultent restent sans réponse. Je ne connais pas tous les détails mais je veux partager avec vous ce que j’en ai lu et entendu. Je crois qu’il est important d’examiner les faits, au moins pour sa famille qui est en train de faire son deuil. Ce qui suit est ma version des faits ; il est peut-être nécessaire de la corriger ou de la mettre à jour pour refléter la réalité de façon plus complète et exacte.

  • Jeudi 10 février 2012 dans l’après-midi, Mohamed Bezeid assiste à la prière à la mosquée proche du domicile de sa famille.
  • Peu après son retour à la maison, il sort, demandant à sa sœur, qui est en train de préparer le dîner, de lui garder quelque chose à manger car il rentrera après le coucher du soleil.
  • Tard cette nuit-là, sa famille reçoit un appel téléphonique anonyme. On leur demande s’ils connaissent un certain Mohamed Abderrahmane Ould Beizid. Après qu’ils aient confirmé que non seulement ils le connaissaient mais que ce numéro de téléphone était celui de son domicile, on leur demande également s’ils savaient s’il était lié au groupe terroriste AQMI (Al Qaida au Maghreb Islamique). La famille considère cette question comme une suggestion ridicule qu’elle réfute et rejette immédiatement ; cette question les inquiète et les désoriente. On dit à la famille que Mohamed a été impliqué dans un accident de la route et qu’il se trouve à l’hôpital national de Nouakchott. Il n’est alors plus temps de se s’interroger sur la question sur AQMI ; ils veulent partir immédiatement voir Mohamed.
  • A son arrivée à l’hôpital, la famille est surprise de découvrir la présence d’une grande foule et de média et d’apprendre, par les discussions en cours, que quelqu’un s’est immolé par le feu. Voulant voir leur proche dès que possible, ils ne traînent pas et se dirigent immédiatement vers les urgences. Là, ils découvrent Mohamed dans une chambre particulière, loin des autres patients, entièrement enveloppé de pansements de la tête aux pieds, le visage seul étant visible. Il est inconscient. C’est alors que la famille apprend que Mohamed n’a pas eu d’accident de voiture mais a tenté de s’immoler par le feu devant le palais présidentiel et qu’il a été secouru par la garde du palais
  • La famille veille Mohamed espérant sa guérison, observant ses moments de conscience et d’inconscience. Son accident, métamorphosé en tentative de suicide, cause une souffrance morale extrême à sa famille de musulmans dévots, puisque le suicide est formellement interdit et tabou pour l’islam. Durant l’un de ses brefs moments de conscience, Mohamed tente de dire à sa sœur qu’il ne s’était pas immolé par le feu, ses mots étaient « pas brûlé » ; en entendant la version des autorités, (il se serait délibérément aspergé de pétrole), il ne peut que répondre « mensonges, mensonges, mensonges ».
  • La suspicion d’embrouille augmente quand sa famille remarque que, bien que Mohamed soit toujours enveloppé de pansements, des marques noires de contusion commencent à apparaître sur les parties restreintes de son corps encore visibles. Sa famille est restée à ses côtés sans discontinuer, les marques de contusion ne peuvent donc pas provenir d’une quelconque blessure postérieure à son hospitalisation.
  • Peu après cette révélation, Mohamed décède. Sa famille désire faire laver le corps, suivant la coutume musulmane, et demander à un médecin d’examiner ces marques de contusion. Les autorités refusent et Mohamed est enterré le soir même.
  • Toujours décidée à connaître la vérité, la famille de Mohamed parle aux média, lors d’une interview, et exprime ses craintes.
  • Le mardi 14 février 2012, un député de l’opposition publie une déclaration demandant une enquête judiciaire et demandant pourquoi, puisqu’il y a des caméras de surveillance dans le quartier, les images n’ont pas été publiées. Cette déclaration n’a toujours pas été diffusée à la télévision comme d’habitude, mais à la radio.
  • La déclaration du député explique que les caméras de surveillance sont contrôlées par la banque centrale.
  • L’actuel président de Mauritanie, le général Aziz, aurait rencontré le chef de la banque centrale lundi.
  • Le 14 février 2012 aussi, un ami de Mohamed Bezeid aurait rapporté que la famille aurait reçu la visite d’une délégation du bureau présidentiel et que
  • La famille de Mohamed a été contrainte par la police de signer une renonciation à toute enquête sur la mort de Mohamed.

Quelques questions qui pourraient aider à faire éclater la vérité sur la mort de Mohamed :

  • Pourquoi Mohamed est sorti ce soir-là, est-ce quelqu’un savait ce qu’il voulait faire, prévoyait-il de rencontrer quelqu’un ?
  • S’il prévoyait de mourir, pourquoi quitter la maison sur un simple au revoir et demander à sa famille de lui garder à manger pour dîner
  • Pourquoi est-il parti ? S’il a utilisé sa voiture, où est-elle maintenant, est-ce que quelqu’un l’a vue cette nuit-là ?
  • Où est-il allé ? S’est-il arrêté quelque part, a-t-il été vu ?
  • Qui a appelé sa famille et pourquoi avoir demandé s’il avait des liens avec AQMI ?
  • Pourquoi la personne qui a appelé sa famille a-t-il attribué l’état de Mohamed à un accident de voiture ?
  • S’il avait l’intention de se suicider par le feu, pourquoi un homme éduqué, qui s’intéressait aux droits civiques, n’a-t-il pas laissé un mot ?
  • Que voulait dire ses messages murmurés, quoi d’autre que « pas brûlé » et « mensonges, mensonges, mensonges » si ce n’est qu’il ne s’était pas immolé par le feu et que la version des autorités était un mensonge ?
  • Pourquoi les images des caméras de surveillance sous le contrôle de la banque centrale ne sont-elles pas disponibles ?
  • A quoi bon ? – A qui tout cela bénéficie-t-il ?

Informations additionnelles

Les accidents de voiture sont relativement fréquents en Mauritanie : l’infrastructure routière n’est pas complète ; beaucoup de routes ne sont pas bien entretenues ; de longues portions de route ne sont pas correctement éclairées. Dans de telles circonstances, les accidents inévitables sont graves et souvent mortels.
Quoiqu’il soit arrivé à Mohamed Bezeid, cela s’est passé la veille de l’arrivée en Mauritanie du nouveau président tunisien, Moncef Marzouki, pour sa première visite officielle. L’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi en Tunisie le 4 janvier 2011 est souvent décrit comme l’étincelle qui a allumé le soulèvement qui a chassé l’ancien président et annoncé la propagation des troubles civils dans tout le monde arabe.
Le lendemain de l’hospitalisation de Mohamed Bezeid, le vendredi 11 février, une manifestation consistant en un défilé pacifique, organisée par le mouvement militant du « 25 février » était prévue à Nouakchott. Une heure avant le départ prévu, trois autobus garés dans une petite rue à environ 500 mètres du point de départ prévu ont été incendiés. Il n’y a pas eu témoin mais on parle d’ « incendie volontaire » par des « jeunes non identifiés ». Plusieurs commentateurs des médias sociaux ont présumé que la police ou les forces de sécurité étaient en fait responsables de l’incendie. Leur logique est attirante : cela aurait créé une atmosphère d’instabilité et donné de la crédibilité à l’attaque simultanée de la police contre la faculté d’art de l’université de Nouakchott qui a entraîné 11 arrestations et les attaques policières qui ont suivi contre le défilé pacifique du « 25 février » qui ont été sévères, disproportionnées avec l’évènement en lui-même et ont causé des douzaines de blessés et 20 arrestations. Important aussi, il est peu probable que les militants détruisent leur seul moyen de transport public ; il est aussi probable que quiconque désire brûler un moyen de transport public pour s’en servir de déclaration politique choisira un moment sans autre évènement concomitant et un endroit permettant à une foule de se rassembler.
Le gouvernement a été accusé de persécuter les jeunes ayant participé aux manifestations en les harcelant, en les arrêtant arbitrairement, en les détenant sans accès à un avocat. L’engagement de non-violence de ce groupe de militants, le Mouvement du 25 Février, doit être pris en compte ; il implique le renoncement à toute forme de violence, y compris tournée contre eux-mêmes. Ils connaissaient tous l’immolation délibérée d’un homme d’affaires local à succès, Yacoub Ould Dahoud, le 17 janvier 2011. La motivation de Yacoub était claire ; il a laissé une note détaillant sa décision, expliquant que son acte voulait pousser à l’action contre l’injustice en Mauritanie. Mais, bien que l’acte de Yacoub se voulait un sacrifice et un appel à l’action, il ne peut être interprété comme un exemple à suivre. Certains de ces militants ont vraiment été touchés par l’acte de Yacoub et ils se sont rassemblés devant le palais présidentiel à Nouakchott le 17 janvier 2012, jour anniversaire de son sacrifice. Ils voulaient absolument qu’on se rappelle de Yacoub, surtout parce que les raisons qui ont poussé Yacoub à l’acte non seulement persistent mais ont même énormément augmenté depuis sa mort. Aucun de ces militants n’a jamais exprimé une quelconque intention de suicide.
A cause du décès de son père, Mohamed était celui qui gagnait la vie de sa femme, de son jeune enfant mais aussi de sa mère, de ses sœurs et de sa famille étendue. La direction de l’éducation a attribué à Mohamed une école éloignée dans l’est du pays, près de la frontière avec le Mali ; loin, mal desservie par les transports, trop éloignée de son domicile pour lui permettre d’y rentrer quotidiennement. A cause de son rôle de chef de famille, Mohamed devait accompagner sa mère au Sénégal pour son traitement médical. Il avait demandé une mutation à Nouakchott pour être proche de sa famille, mais sa demande avait été refusée. Il avait pris un congé sans solde et a continué à demander sa mutation. Ses demandes ont été ignorées et son salaire n’avait pas été versé depuis trois mois au moins.

2 thoughts on “Mauritanie : In Memoriam, un Mystère

  1. #Mauritania National Teachers Union demands investigation into Mohamed Bezeid’s death. The union also called for a moment of silence in all teaching institutions across Mauritania on Thursday, 16 February 2012 to honour his memory.

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